Pyrrhus à outrance ou la guerre moderne

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L’Hégémon d’Epire (région Gréco-albanaise), Pyrrhus 1er, roi des Molosses (la tribu de cette région, réputée pour ses chiens de combats), a régné de 297 à 272 av. JC.

Pendant son règne, son ambition permit de doubler la surface de son royaume. Entre victoires militaires et alliances, sa stratégie militaire est reconnue dans l’empire romain. En 281, la cité de Tarente, menacée par Rome, fait appel à ses services. Pyrrhus y voit une opportunité d’imposer la supériorité de l’hellénisme sur les barbares occidentaux.

Autres temps, autres mœurs, les « barbares » désignaient alors les occidentaux…

Pyrrhus répond favorablement à Tarente et débarque donc dans les Pouilles en mai 280. Il attaque les légions romaines et gagne donc la bataille d’Héraclée en juin. Les pertes de Pyrrhus sont alors de 4'000 soldats pour 35'000 hommes engagés. Les romains déplorent 7'000 morts et beaucoup de prisonniers.

Les négociations échouent au fur et à mesure, les romains revendiquant une guerre à outrance. Pyrrhus passe donc l’hiver et renforce ses troupes. En septembre 279, se livre la bataille d’Ausculum où Pyrrhus est également vainqueur. Cette seconde victoire aura un coût humain tel qu’elle fera dire à Pyrrhus : « Si nous devons remporter une autre victoire sur les romains, je rentrerai seul en Epire. »

La guerre à outrance, une culture française mais pour quel prix ?

L’audace celtique de Jules César, la « furia francese », cette audace qui caractérise l’armée française. Prônée par Saint Just, théorisée par le Général Foch : « Pas de victoire sans bataille, la victoire a le prix du sang, la guerre n’est que sauvagerie et cruauté et ne reconnaît qu’un moyen d’arriver à ses fins, l’effusion sanglante. »

Le poids de l’histoire, Von Clausewitz, 1870, 14–18… la doctrine se propage et devient la référence des grandes puissances.

La guerre à outrance dans sa définition ne s’embarrasse pas de nuance, notamment la réalité du terrain, les forces en présence et leur asymétrie. On chasse les mouches au bazooka !

Cette doctrine barbare ne peut s’appliquer dans un conflit long. Elle vient alors se confronter aux coûts qu’elle représente. Alors bien sûr, il va de soi qu’il faut encore définir les coûts de la guerre, le prix de la guerre. Ce prix est souvent payé par les ressources naturelles du pays conquis. Le pillage revient alors au vainqueur et crée le ressentiment des populations qui va nourrir le prochain conflit. Dans une vision occidentale chevaleresque, étincelante, à court terme. La haine, la rancœur sont les braises d’un feu qui couve lentement dans l’attente du premier appel d’air.

Ce prix barbare sera alors présenté comme nécessaire à la modernité, à l’occidentalisation, à l’ « american way of life ». Nous sommes ici dans la fabrique du consentement car oui, il faut bien conquérir les cœurs et les têtes pour que les peuples consentent à la guerre. La notion de guerre juste de Saint Augustin, inventée par les « barbares chrétiens occidentaux », autorise unilatéralement ceux-ci à imposer leur point de vue, nourrissant encore les frustrations, terreau de la prochaine révolte.

Malgré les retours d’expériences des acteurs de terrain, la guerre à outrance est toujours la référence.

Les guerres d’Indochine, d’Algérie, d’Irak, d’Afghanistan, de Syrie… La même doctrine avec une modernisation des moyens pour les mêmes conséquences. Les « barbares occidentaux » s’enorgueillissent de victoires contre des pays qu’ils ont eux-mêmes créés à la force du crayon. A la Pyrrhus les victoires ! Car cette guerre barbare qui n’assume pas son nom est payée, au prix fort, par les populations civiles. On manifeste, on pleure pour une dizaine de journalistes massacrés, en janvier 2015. Au même moment, on oublie les conséquences des guerres à outrance que les « barbares occidentaux » vont mener au-delà du regard. La politique occidentale est à courte vue, à court terme et elle va confronter, par suivisme, sa politique par d’autres moyens contre des états faillis, des nations inscrites dans le temps longs, des peuples qui n’ont déjà plus rien à perdre, dont la vie ne tient que par l’espoir. Cette même politique mène des insurrections inconséquentes, mais sans stratégie globale, faute de moyens.

Et pourtant, tout est déjà écrit, théorisé : David Galula, Roger Trinquier, Jean Lartéguy… Les premières théories sont confirmées, validées, enrichies, comme dans l’ouvrage d’Elie Tenenbaum « Partisans et Centurions ». Il y a le savoir-faire, le faire-savoir, mais il manque le courage du savoir-être.

Aveuglés par leurs orgueils, et certains de leur supériorité technologique, les empires ont oublié une notion fondamentale de la guerre à outrance théorisée par le général Foch : « l’effusion sanglante ». La guerre à outrance est ici confrontée à son prix politique. En effet, comment consentir à la guerre si celle-ci implique la perte de soldats, le prix du sang versé ? Les populations occidentales n’acceptent plus de payer le prix du sang pour des nations en perte de valeurs communes. Or la seule vérité du 11 septembre, c’est que la terreur peut être portée au cœur de l’Occident et à moindre coût.

Alors les « barbares occidentaux » vendent au bon peuple naïf, abruti par la propagande totalitaire des GAFA, bercé par l’espoir d’un petit bonheur à crédit, persuadé par une juste cause, la guerre à outrance comme l’expression de leur souveraineté sur le reste du monde, les autres. Ils restent dans les mêmes conforts pour que le bon peuple continue à voter, à croire en leur démocratie obèse. Les chefs élus des « barbares occidentaux » ont besoin pour leur petite réélection de faire croire, de « story telling »…

Quand le Colonel Legrier intitule son article : « La bataille d’Hajin : victoire tactique, défaite stratégique ? »

Il décrit, là encore, une victoire à la Pyrrhus. Comment les « barbares occidentaux », embourbés dans leurs croyances, leurs certitudes, persistent à entretenir des armées pour mener des victoires amères contre des ennemis incertains. Les « barbares » mènent une guerre à 10'000 pieds, dronique, quand la météo est favorable ou au canon, indirect, le reste du temps… C’est une guerre de contrôle du territoire.

Ils donnent procuration à d’autres pour mener la bataille au sol. Ce même « autre » qui saura exploiter la technologie barbare, à son seul profit dès que l’Occident aura tourné les talons.

Les « barbares occidentaux » sont dans l’impossibilité de gagner les cœurs et les esprits des populations. Cette stratégie de la guerre moderne demande du temps, des moyens humains, et surtout il faut être sur le terrain ! Ils choisissent la guerre à outrance, plus rentable, en terme politique, c’est-à-dire à 3–6 mois, à la prochaine élection…quelle bêtise !

Ils ne font que nourrir le ferment terrible du prochain 11 septembre, et cela pour des siècles. Ils ne font qu’exacerber la colère, l’espoir, la propagande du djihad. Il n’y a qu’une victoire militaire et à quel prix ? Quelle est la rançon d’une victoire militaire contre un ennemi qui n’a rien à perdre ?

La preuve, le recrutement de l’Etat Islamique n’a pas cessé, les poches de résistance actuelles sont tenues par les troupes « étrangères » de l’EI. Il est déjà passé à la prochaine étape.

Quelle que soit la guerre, elle restera toujours une connerie !

Des victoires d’un jour pour flatter l’opinion, contre des populations victimes, à jamais ennemies. Les « barbares occidentaux » mènent des guerres technologiques, confortables, contre des ennemis qui ont une parfaite maîtrise du terrain, rustique et sans aucune contrainte technologique avec le paradis pour seule quête…

Les chiffres de la bataille d’Hajin sont têtus ! 2'000 combattants, répartis sur 30 km, durée de la bataille 5 mois… Une victoire encore et vous rentrerez seul après la prochaine bataille !

Bibliographie :

Jean-Marc Marril — L’offensive à outrance : une doctrine unanimement partagée par les grandes puissances militaires en 1914.

Daniel R. Brunstetter & Jean-Vincent Holeindre — La guerre juste au prisme de la théorie politique.

Gérard Chaliand — www.diploweb.comwww.franceculture.fr — Histoire du terrorisme & Pourquoi perd-on la guerre ? Un nouvel art occidental

Gilles Krugler — « Strike hard, strike sure… »

François-Régis Legrier — « La bataille d’Hajin: victoire tactique, défaite stratégique? »

Elie Ténenbaum — « Partisans et centurions »

Roger Trinquier — « La guerre moderne »

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Animal d'histoires et de récits

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